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Extrait "Les Océans de Sable"
La vieille reine se meurt.
Elle le sent.
Elle le sent comme elle sent les choses depuis toujours, depuis que ce monde est ce qu'il est. Elle a fait appeler sa fille, celle qu'elle a choisie pour lui succéder. Pour qu'elle soit reine, elle doit savoir une chose. Une chose qu'elle devra à son tour transmettre à sa fille, qui l'enseignera à sa fille, et sa fille à sa fille... Jusqu'à celle qui rencontrera celui qui doit l'accomplir.
La jeune femme pénètre dans la pièce ronde, chauffée en son centre par un brasero incandescent. Les murs sont dépouillés, dans une sorte de niche la vieille souveraine est allongée sur des coussins. Elle fait un geste de la main, d'un mouvement déjà affaibli mais empreint de majesté.
— Approche, ma fille...
La jeune femme s'avance et s'assied aux côtés de sa mère, un sourire triste sur les lèvres.
— Je t'ai fait venir car j'arrive au terme de ma vie. Demain tu régneras. Je t'ai appris tout ce que tu as besoin de savoir pour cela. Sauf une chose.
La reine se redresse et tousse.
— Notre pouvoir en ce monde s'appuie sur trois piliers. La magie, que tu maîtrises maintenant. Notre peuple et sa force, que tu dois toujours respecter. Et une troisième, dont je t'ai parlé et qu'il est temps pour toi de connaître. Approche encore...
La vieille reine tend les mains et saisit la tête de sa fille.
— Écoute parler ton cœur, et vois...
Les yeux de la future souveraine se révulsent, son corps est pris de tremblements et ses doigts se crispent sur les poignets de sa mère.
— Vois, ma fille...
La jeune femme pousse un cri et s'effondre à terre. Lentement elle reprend ses esprits et se rassied au chevet de la mourante.
— Dis-moi ce que ton cœur a vu, ma fille. Dis-moi ce que tu sais maintenant.
La jeune femme la dévisage, le regard encore perdu quelque part loin, très loin...
Elle parle.
— Un jour viendra l'enfant du Loup Gris. Il régnera sur la terre et sur la mer et au-delà. Par lui seront à nouveau unis le Ciel et
La vieille reine ferme les yeux, l'air satisfait. Elle saisit la main de sa fille et lâche dans un souffle :
— Bien... Tu es prête maintenant...
Extrait "Les Passeurs"
― Eh monsieur ! C’est bon, vous pouvez arrêter votre magnéto !
― Hein ? Quoi ?
― J’ai fini, monsieur…
― Ah oui, pardon !
Je repris mes esprits et arrêtai mon appareil. Le petit garçon me regardait avec ses grands yeux noirs et ajouta :
― Il est tard, il faut que je rentre sinon mes parents vont s’inquiéter. Mon histoire vous a plu ?
― Elle est fabuleuse.
― Vous pouvez l’écrire, si vous voulez. Plus tard, si je vois votre bouquin, je le lirai. C’est quoi votre nom ?
― Pascal… Pascal Sauvaire.
― J’espère que ça vous aura aidé, et puis ça m’a fait plaisir… J’aime bien raconter des histoires, surtout quand c’est vraiment arrivé. Bon, au revoir, monsieur !
Il me tendit la main. Je la pris et la serrai vigoureusement.
― Au revoir, et merci.
Je regardai s’éloigner ce petit bonhomme qui, en une après-midi, venait de bouleverser ma vie. Je ne pouvais pas croire qu’il avait inventé tout ça, ni qu’il m’avait abordé uniquement par hasard, ou par curiosité. D’ailleurs, après ce qu’il venait de me dire, pouvais-je encore croire au hasard ? Ses paroles avaient résonné étrangement en moi, comme quand on vous rappelle une chose que vous saviez autrefois, mais que vous aviez oubliée. Un peu comme un rêve qui paraît trop réel pour n’être qu’un rêve. Vous savez, ce genre de rêve qui, au matin, vous fait vous poser la question : « Est-ce que ce n’était qu’un rêve ? Ne l’ai-je pas vraiment vécu, d’une certaine façon ? ».
Le petit garçon disparut au coin de la place et je demeurai seul, assis sur mon banc, perdu dans mes pensées. Pendant qu’il racontait son histoire, il me regardait étrangement, et j’avais l’impression d’entendre sa voix, sa vraie voix, à l’intérieur de ma tête. Elle me posait des questions, les bonnes questions, sans détour, sans faux-semblant. Elle allait directement à l’essentiel.
Et maintenant qu’il était parti, j’avais l’impression de me réveiller. Je me demandai si je ne m’étais pas assoupi, si je n’avais pas rêvé tout ça. Je rembobinai quelques secondes la cassette et appuyai sur « lecture ». La voix du gamin sortait du magnétophone, claire et captivante. J’étais soulagé, c’était bien réel. Je repensai à notre rencontre.
Cet après-midi là, j’étais venu m’asseoir sur un banc, sur la place de mon village. C’est un gros village, ou une petite ville, comme vous préférez, dans le sud de
― Qu’est-ce que vous faites, Monsieur ? demanda-t-il.
Il avait dit ça d’un ton parfaitement naturel, sans la moindre trace de timidité, et avec tant de curiosité qu’on ne pouvait pas ne pas lui répondre.
― J’écris… enfin, j’essaye. Je cherche des idées pour mon roman.
― Vous êtes écrivain ?
― Pas vraiment. Pour l’instant je n’ai rien écrit.
― Pourquoi ? Vous n’avez rien à dire ?
― Euh… si. Mais je ne sais pas comment le dire, tu vois ? dis-je, un peu vexé.
― Vous n’avez qu’à raconter une histoire, et puis en même temps, vous en profitez pour dire ce que vous voulez !
Là, j’étais franchement vexé.
― Eh bien justement ! répondis-je. C’est ça le truc ! Je n’ai pas d’idée pour mon histoire !
Il me regarda avec étonnement.
― Ben, alors ça ! C’est facile pourtant ! D’habitude les gens ils racontent plein d’histoires, mais ils n’ont rien à dire. Alors des histoires, c’est pas le plus dur ! Vous n’avez qu’à raconter une histoire vraie, comme ça vous n’avez même pas à vous creuser la tête.
― C’est facile à dire, dis-je en commençant à m’impatienter. Tu en connais, toi, des histoires vraies qui sont intéressantes et qu’on n’a pas encore racontées ?
Le gamin haussa les épaules.
― Ben, évidemment… Rien que raconter la vie de quelqu’un, ça peut faire une histoire vraie intéressante. Enfin, ça dépend surtout comment on la raconte. Alors, avec le nombre qu’on est sur Terre, vous n’avez pas vraiment d’excuse… Vous n’avez qu’à vous intéresser vraiment aux gens.
Je sentis que, pour le coup, c’était moi qui l’avais vexé. Et il avait mis le doigt sur un point sensible : « Vous n’avez qu’à vous intéresser vraiment aux gens ». Là, il m’avait eu. Je m’adoucis :
― Tu as peut-être raison, c’est vrai.
Un sourire illumina son visage.
― Si vous voulez, moi je peux vous raconter mon histoire ! Je suis sûr que ça pourrait vous plaire !
Tout d’abord je pensai refuser gentiment, croyant qu’il allait m’ennuyer avec des choses sans intérêt. Mais une petite voix me glissa : « Pourquoi pas ? ». Après tout, j’étais venu un peu pour ça.
― D’accord, dis-je au bout de quelques secondes, vas-y. Raconte-moi ton histoire.
Il s’assit à côté de moi et commença à parler.
― Eh bien voilà… Tout a commencé le jour de mon anniversaire, pour mes douze ans…
Je l’écoutai avec patience. Au début, son histoire était très banale, mais c’est vrai qu’il la racontait bien. Il me parlait de son anniversaire, de son grand-père, du chat… rien de bien extraordinaire. Mais petit à petit, il m’entraînait dans son univers, je sentais que je perdais pied. Fasciné, j’eus le réflexe de sortir mon magnétophone et d’enregistrer. Puis je fus incapable de bouger, de détacher mon esprit de cette petite voix qui m’enveloppait, qui m’hypnotisait. Je ne pouvais qu’écouter, boire ses paroles. En même temps, il me semblait que ce petit bonhomme avait un étrange pouvoir, celui de parler à l’âme et au cœur.
Quand il eût fini et qu’il fût parti, je sus très clairement que je raconterais son histoire. Vraie, pas vraie ? Après tout, quelle importance ? Ce qui compte, c’est ce qu’on choisit d’en faire, le sens qu’on lui donne. Mais moi qui l’ai eu en face de moi, qui l’ai entendu, moi qui ai plongé mes yeux dans les siens, je crois en lui et en sa sincérité. Et, aussi incroyable que cela paraisse, ce petit garçon m’a aidé à faire la paix avec moi-même, à me trouver.
Alors, voilà, ce livre raconte son histoire. Je crois qu’il me l’a donnée pour ça. Bien sûr, j’ai changé des noms. Bien sûr, j’ai mis mon grain de sel. J’ai romancé, comme on dit. Mais je me suis efforcé de coller à sa personnalité, à ce qu’il m’a dit. J’ai respecté l’essentiel.
Faut-il croire à son histoire ? Ne l’a-t-il pas inventée, ou rêvée ? Elle paraît tellement incroyable, et pourtant, quand c’est lui qui la raconte, tellement vraie… Jusqu’où peut-on se fier aux apparences ? Pour ma part, j’ai décidé. Il me revient seulement, pour l’instant, de transmettre ce qu’il m’a donné. Et c’est à vous, qui lisez ces lignes, et à vous seul, qu’il appartient maintenant de décider…